Article pour le magazine municipal de mai 2015


ABEL  SERVIEN (1593-1659)

 

Un grand homme d’Etat biviérois enfin tiré de l’oubli …

 

(argumentaire préalable à la décision du Conseil municipal de la commune de Biviers

relative à la nouvelle dénomination de la route départementale 1090)

 

 

A l’occasion des Journées du Patrimoine de l’année 2000, une exposition intitulée à la découverte d’Abel Servien, seigneur de Biviers a été présentée au « Château Servien », communément appelé Château Serviantin. Cette exposition, organisée à l’initiative du Conseil Municipal sous le mandat de Martine Prolongeau, a connu un grand succès et nous remercions tous les bénévoles qui s’y sont généreusement impliqués sans mesurer leur temps.

 

Alors qu’il est question d’honorer prochainement à Biviers et à Montbonnot la mémoire de cet homme d’Etat, il est apparu souhaitable de rappeler brièvement :

- d’une part, la nature des liens de la famille Servien avec la commune de Biviers, liens qui remontent au tout début du XVI e siècle,

- et, d’autre part, les principales étapes de l’extraordinaire parcours de celui qui fut pendant près de trente ans l’un des plus intrépides défenseurs des intérêts du roi et de ceux de la France (1).

 

 

L’enracinement des Servien à Biviers pendant plus d’un siècle et demi

 

Dans une magnifique carte en vue cavalière intitulée le baillage du Greyzivaudan et du Trièves dessinée en 1619 par Jean de Beins, il est fait mention du Château Servien localisé très exactement à l’emplacement de l’actuel Serviantin. Il y a donc tout lieu de penser que cette carte témoigne d’un enracinement antérieur des Servien à Biviers.

 

Selon toute vraisemblance, celui-ci remonte au mariage en 1500 de Jean Servien, conseiller au Parlement de Grenoble et bisaïeul d’Abel avec Catherine de Morard d’Arces, alors qualifiée de dame de Biviers. C’est à cette occasion que le Château Servien, précédemment détenu par une branche cadette de la famille de Morard d’Arces, serait entré en possession des Servien jusqu’à la vente, le 22 août 1655, par Abel Servien de la terre et la seigneurie de Biviers à Antoine de Reynold, alors capitaine aux Gardes Suisses.

 

Il ressort par ailleurs des recherches les plus récentes que la seigneurie de Biviers proprement dite, qui était issue du domaine royal, a été acquise en 1593 par Antoine Servien, père d’Abel et procureur des Etats du Dauphiné.

 

Les possessions biviéroises de notre grand homme ont été clairement identifiées par Denis Cœur (2). Propriétaire du deuxième château de Biviers, derrière celui de Franquières et devant celui de Montbives, Messire Abel de Servien, seigneur dudit Biviers y détient l’équivalent d’une vingtaine d’hectares, pour l’essentiel en amont et le long de l’actuelle route départementale séparant Biviers de Montbonnot.

 

Précisons enfin qu’en son état actuel le Château Servien résulte de son adaptation au fil des siècles à l’usage qu’en ont fait ses occupants successifs. Maison forte remontant vraisemblablement au XII e ou XIII e siècle (3), cette construction a été transformée en résidence d’agrément à la Renaissance, puis a bénéficié de divers aménagements décoratifs ou de confort jusqu’au tout début du XIX e siècle. Enfin son parc romantique, qui remonte à cette époque, offre un bel écrin paysager à cette demeure qui a été inscrite à l’Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques et qualifiée par l’historien régional Georges Salamand de fleuron éminent du patrimoine historique du Grésivaudan (4).

 

 

L’extraordinaire parcours sans faute d’un « enfant de Biviers »

 

Abel Servien est né le 1er novembre 1593 au Château Servien, comme le rapporte une tradition tout à fait plausible. Par ailleurs, il a très vraisemblablement partagé sa tendre enfance entre la relative insalubrité du Grenoble de l’époque (5) et le bon air de Biviers, village qui attirait alors la société grenobloise la plus distinguée dont les Servien faisaient évidemment partie. Nous pouvons donc légitimement considérer le jeune Abel comme un authentique « enfant de Biviers ».

 

Il reçut une éducation des plus soignées, comme il convient au rejeton d’une famille de parlementaires soucieuse de ne point déroger … sans omettre la pratique du jeu de paume qui lui valut la perte de son œil droit (raison pour laquelle tous ses portraits le représentent de profil).

 

Ce bref article ne nous permettant pas de retracer par le menu les circonstances qui conduisirent notre grand homme jusqu’au faîte du pouvoir et des honneurs, nous renverrons le lecteur féru d’histoire à la magistrale biographie écrite par Hélène Duccini (6), tout en limitant notre propos à la relation succincte des principales étapes d’un parcours hors du commun.

 

Sa nomination dès 1616 à la fonction de Procureur Général du roi au parlement de Grenoble témoigne de sa grande précocité. Puis il participe en 1617 à l’Assemblée des Notables convoquée à Rouen par le jeune Louis XIII. Ses mérites, reconnus par tous, lui valent alors le brevet de conseiller du roi en ses Conseils d’Etat et privé, fonction qu’il exercera jusqu’en 1624. Lui fera suite pendant quatre ans celle de Maître des requêtes, puis, à partir de 1628, celle d’intendant de justice et police en Guyenne, ce qui le détachera définitivement du monde parlementaire dont il est issu.

 

Commence alors en 1629 un très brillant parcours diplomatique (entrecoupé d’un exil temporaire) qui le conduira de la négociation des Traités de Cherasco (avril-juin 1631) à celle des Traités de Westphalie (octobre 1648) lesquels firent entrer l’Europe politique dans la modernité. Nous épargnerons au lecteur la relation des circonstances complexes qui conduisirent à la signature des Traités de Cherasco. Précisons seulement que c’est à cette occasion qu’Abel Servien introduit auprès de Richelieu le jeune médiateur pontifical Jules Mazarin dont il deviendra l’indéfectible ami.

 

Nommé secrétaire d’Etat à la guerre en 1630, Abel Servien prépare alors l’entrée « en guerre ouverte » de la France dans le conflit initié en 1618 et connu plus tard sous le nom de Guerre de Trente ans, puis signe le 6 juin 1633, conjointement avec Louis XIII, la déclaration du Roi sur l’ouverture de la guerre contre le Roi d’Espagne. Il a été admis entretemps à l’Académie française que Richelieu vient de créer et dont il est le premier membre élu.

 

Suite à une cabale fomentée par des personnages de premier rang qui lui font grief d’empiéter sur leurs prérogatives, Abel Servien est contraint de s’exiler en Anjou de 1636 à 1643, son éloignement de la cour n’étant pas pour avoir desservi ni le roi, ni l’état comme l’écrit Richelieu. Accueilli par tout le monde, si l’on peut dire à bras ouverts, il ne manque pas d’y faire le bonheur de maintes angevines, car, nous dit Tallemant des Réaux, il y avait presse à qui aurait Servien pour galant et d’ajouter finement (rappelons-nous qu’il est borgne) Ménage qui était alors à Angers disait à toutes ces femelles : Pourquoi vous tourmentez-vous autant ? Il vous voit toutes du même œil. Il finit néanmoins par se ranger en épousant une jeune veuve, Augustine Le Roux, laquelle lui apportera, outre une bonne assise territoriale dans la vallée de la Loire, le titre de comte de La Roche des Aubiers dont il se prévaudra à Münster.

 

Les disparitions de Richelieu en 1642, puis de Louis XIII en 1643 s’accompagnent de l’arrivée au pouvoir de son ami Mazarin qui l’envoie aussitôt rejoindre la table des négociations destinées à mettre fin à la Guerre de Trente Ans qui a embrasé toute l’Europe centrale et la Lorraine. Après l’évincement du comte d’Avaux, c’est à Servien, nommé ministre d’Etat en 1648, que reviendra l’honneur de parachever les négociations, puis de signer pour le compte de la France le 24 octobre 1648 les fameux Traités de Westphalie (Münster et Osnabrück) qui décideront pour longtemps du sort de l’Europe. Outre certains gains territoriaux relativement modestes pour la France, ces traités d’une extrême importance entrainent en effet la disparition définitive de la conception médiévale d’une Chrétienté gouvernée par le pape et l’empereur du Saint-Empire romain germanique au profit des Etats. C’est désormais à ces derniers de nouer eux-mêmes les accords permettant à chacun d’eux de trouver toute sa place dans le fameux « concert des nations ».

 

De retour à Paris en pleine Fronde, Abel Servien s’affirme comme l’un des anti-frondeurs les plus actifs, sinon le premier d’entre eux. Durant les longues absences de la Cour et l’exil de Mazarin, il représentera avec Michel Le Tellier et son neveu Hugues de Lionne le pouvoir royal à Paris, à l’exception d’une brève période (juillet 1651 – janvier 1652) ou les trois « sous-ministres » (dont il est le primus inter pares) devront, sous la pression conjuguée des Frondeurs, prendre le chemin de l’exil.

 

Pour parachever ce parcours exceptionnel, Abel Servien exerce de 1653 à 1659 la fonction de surintendant des finances en même temps que Nicolas Fouquet, dont il est de près de 22 ans l’aîné. Par ailleurs, une sorte de ministère étroit est constitué par Mazarin, auquel seuls participent Servien et le chancelier Séguier qui, en l’absence du premier ministre, assurent tous deux ses fonctions par intérim, qu’il s’agisse de politique intérieure ou extérieure du royaume.

 

L’accession d’Abel Servien au faîte du pouvoir implique alors nécessairement l’acquisition d’un statut social à la mesure de l’importance des fonctions exercées. C’est ainsi qu’il achète en 1655 le Château de Meudon où il fait entreprendre des travaux colossaux qui le conduiront, comme mentionné précédemment, à liquider toutes ses possessions biviéroises le 22 août 1655. C’est dans ce magnifique château (qui n’existe plus) qu’il s’éteint le 17 février 1659, emporté par ce que l’on appelait alors la « maladie de la pierre », soit neuf mois après la signature de la Paix des Pyrénées dont les modalités avaient été négociées par Hugues de Lionne, très vraisemblablement fort bien conseillé par son oncle.

 

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Il ressort de ce rapide survol de la carrière d’Abel Servien que son plus grand titre de gloire aura été d’avoir été le principal négociateur et le signataire pour la France des Traités de Westphalie, lesquels ont scellé la réconciliation des adversaires de la Guerre de Trente Ans et donné naissance au fameux concept de « système westphalien » fondé sur l’équilibre entre les Etats … ce dont on ferait bien de s’inspirer à l’orée du XXI e siècle (7).

 

N’est-ce point là une raison suffisante pour honorer enfin dignement la mémoire de l’homme de la Paix de Westphalie qui est très injustement tombé dans l’oubli et dont les Biviérois se doivent de cultiver durablement le souvenir ?

 

 

                                                                              Augustin Jacquemont

 

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(1)  René Kerviler (Abel Servien, négociateur des Traités de Westphalie – 1878)

(2)  Mémoire intitulé L’espace foncier à Biviers (1610-1811) achevé en 1989.

(3)  Ainsi qu’en témoigne notamment la présence de meurtrières mises à jour sur les deux tours encadrant la façade principale.

(4)  Les affiches de Grenoble et du Dauphiné (1er octobre 1999).

(5)  Et plus précisément à l’Hôtel Claveyson (qui a disparu depuis longtemps), propriété commune des familles alliées Servien et Lionne.

(6)  Guerre et Paix dans la France du Grand Siècle - Abel Servien : Diplomate et serviteur de l’Etat (1593-1659) par Hélène Duccini (collection « Epoque » de Champ Vallon - 412 pages - mai 2012).

(7)  Comme le préconise l’ancien secrétaire d’Etat et prix Nobel de la paix Henry Kissinger, notamment dans son dernier ouvrage intitulé World Order.