Journées Européennes du Patrimoine 2015


Abel Servien (1593-1659)

Un très grand Biviérois enfin tiré de l’oubli

 

Disparu depuis très longtemps de la mémoire collective des Français, « l’enfant de Biviers » que fut Abel Servien est peut-être l’un des plus grands méconnus du « premier XVIIème siècle ». En effet, hormis quelques rares initiés, qui se souvenait encore, il n’y a pas si longtemps, de cet éminent diplomate dont la carrière s’est déroulée tout au long d’une période décisive qui a permis à la France d’accéder, du moins pour un temps, au rang de première puissance européenne que lui disputaient âprement les Habsbourg ?

 

Après avoir été successivement procureur général du parlement de Grenoble, maître des requêtes à l’Hôtel du roi, puis intendant de justice et police en Guyenne (1), Abel Servien reçoit dès 1630 la charge prestigieuse de secrétaire d’Etat à la guerre qu’il assume jusqu’en 1636. Au terme d’une disgrâce prolongée, il revient aux affaires en 1643, à l’appel de son ami Mazarin, pour négocier longuement les fameux traités de Westphalie qui mettent fin en 1648 à la guerre de Trente Ans et font entrer l’Europe dans la modernité. Devenu ministre d’Etat, il gouverne de facto la France lors de la Fronde des princes et l’exil du Cardinal, conjointement avec son neveu Hugues de Lionne et son rival Michel Le Tellier. Enfin, il est nommé en 1653 surintendant des finances, fonction qu’il exerce, collégialement avec Nicolas Fouquet, jusqu’à sa mort en 1659 dans son château de Meudon acquis quelques années auparavant.

Ce parcours exemplaire témoigne de l’émergence d’une nouvelle élite politique issue de la noblesse de robe et sur laquelle Richelieu, puis Mazarin, prennent appui pour restaurer et affermir une autorité royale violemment contestée, notamment par la grande noblesse.

 

Parce qu’il a été la « créature » de ces deux cardinaux-ministres alors exécrés, l’image d’Abel Servien a été délibérément falsifiée durant la Fronde par de nombreux pamphlétaires stipendiés par des factions hostiles, avant de quasiment disparaître de l’historiographie traditionnelle.

 

Face au « Tribunal de l’Histoire », il revenait donc en premier lieu aux Biviérois d’aujourd’hui d’instruire enfin de manière impartiale la cause d’Abel Servien, qui était tombé dans un injuste oubli, bien qu’il fût sans aucun doute l’un des plus éminents hommes d’Etat d’origine dauphinoise.

 

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C’est désormais chose faite et de fort belle manière, à la grande satisfaction des quelques Biviérois qui ont tout fait pour que l’homme de la Paix de Westphalie et seigneur de Biviers soit enfin reconnu comme étant le plus grand des leurs.

 

En effet, à l’initiative du maire de Biviers, René Gautheron, le Conseil municipal de cette commune a unanimement décidé le 25 avril 2015 d’honorer Abel Servien en donnant son nom - côté Biviers - à la portion de la route départementale 1090 située entre Montbonnot-Saint-Martin et Saint-Ismier et longeant les terres qu’il détenait autrefois.

 

Cette inauguration est intervenue le samedi 19 septembre 2015 à l’occasion des Journées Européennes du Patrimoine et en présence de Louis-Marc Servien, comte de Boisdauphin (de nationalité suisse), lequel descend directement d’Antoine Servien, seigneur de Biviers et père d’Abel.

 

Ces Journées de caractère exceptionnel ont donné lieu à la présentation au château Servien d’une exposition de grande qualité. Nous attirons tout spécialement l’attention des lecteurs sur une série de panneaux qui retracent l’extraordinaire ascension de « l’enfant de Biviers », c’est-à-dire du  modeste château Servien au magnifique château de Meudon (qui n’existe malheureusement plus), ce dernier témoignant - s’il en était besoin - de manière éclatante de son accès au faîte du pouvoir et des honneurs.

 

Par ailleurs, l’après-midi du dimanche 20 septembre a été agrémenté de deux animations entrecoupées de lectures par Lisette Blanc de poèmes de l’époque à la gloire d’Abel Servien, à savoir un concert de musique baroque proposé par l’ensemble Viola da Gamba de Meylan sous la direction de Nathalie Centonze, ainsi qu’un ballet Renaissance offert par la Compagnie Dam’Oiseaux auquel se joignirent de nombreux spectateurs.

 

Enfin, nous n’oublierons pas de mentionner la venue de vingt-quatre très jeunes élèves de l’école élémentaire de Biviers, lesquels avaient participé dès le vendredi 18 septembre - dans un déguisement de circonstance et sous la houlette de leur maîtresse - à un parcours ludique organisé à leur intention. Nul doute qu’ils en garderont longtemps un souvenir émerveillé …

 

Nos chaleureux remerciements vont au maire de Biviers ainsi qu'à tous les organisateurs de cette manifestation. Ceux-ci n'ont ménagé ni leur temps, ni leurs efforts pour que soient mis en valeur les immenses mérites d'Abel Servien, opiniâtre artisan d'une paix exemplaire qui, encore de nos jours, pourrait servir de modèle dans un monde en quête d'un nouvel "ordre westphalien".  Tirer de manière aussi talentueuse notre grand Bivièrois  des oubliettes de l'Histoire pour le rendre à tout jamais illustre était un beau challenge . Force nous est de constater qu’il a été brillamment gagné, de sorte que le nom d'Abel Servien restera désormais attaché pour toujours à celui de notre belle commune de Biviers.

 

                                                                                                                                                               A.  Jacquemont

 

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(1) L'une des plus grandes provinces françaises sous l'Ancien Régime (à ne pas confondre avec la Guyane).